Dans la lune

C’est toujours le même rêve. Loue court dans une plaine plutôt aride. Elle essaie d’échapper à l’ombre qui la poursuit mais à chaque fois qu’elle se retourne, elle ne voit rien. Il faut fuir. Elle court de plus en plus vite. Elle est à bout de souffle, mais elle pourrait courir encore. Devant la montagne, infranchissable, elle se réveille. 

  • Quand j’aurai 20 ans, j’irai sur la lune. 

Tous les jours Loue parcourt la ville pour oublier ses rêves. Elle recherche des visages et des corps à dessiner, mais depuis quelques temps elle voit le monde s’effriter. Partout où elle regarde, les bâtiments tombent en poussière, les gens se transforment en pierres, les rues s’emplissent de fumée. C’est comme si la réalité s’altérait. On dirait que des ondes brouillent ses pensées. Alors souvent elle s’allonge sur un banc et regarde le ciel. Depuis quelques temps, il y a un garçon qui vient dans le parc. Il est complètement accroc à ces trucs de crossfit. Il monte, il descend, il monte, il descend en boucle les escaliers en faisant toutes sortes d’exercices. Puis il s’allonge sur le banc d’en face. Il regarde Loue.

  • Est-ce que j’existe ? Est-ce que c’est la réalité ?

Il ne répond pas . Elle continue de fixer le ciel. Aujourd’hui la lune est visible en plein jour. Qu’est-ce qu’ils pensaient les gens il y a deux milles ans quand ils voyaient la lune comme ça ? Est-ce qu’ils pensaient que c’était dangereux ? Est-ce qu’ils croyaient à un nuage ? Elle fixe la lune et le garçon. Il est beau. Loue a déjà dessiné son corps plusieurs fois. Sa mâchoire pas encore tout à fait carrée, ses épaules qui commencent à se sculpter, sa taille fine et musclée. Elle voudrait le toucher, poser sa bouche sur son ventre, effleurer sa peau, sentir son odeur, se sentir faible sous la force de ses bras et son corps lourd.

  • Je veux coucher avec toi.

Il ne répond pas. Les garçons d’aujourd’hui ne sont plus comme ceux des années soixante dix. Elle a lu dans un livre que dans ces années là tout le monde couchait avec tout le monde. Les gens étaient libres de posséder leurs corps, d’avoir des orgasmes avec différents partenaires et d’aimer les gens du même sexe. Alors elle ne comprend pas pourquoi aujourd’hui il faut absolument faire des présentations, pourquoi il faut passer des heures à parler avant d’avoir une relation sexuelle ? Faire parler quelqu’un, c’est le meilleur moyen de plus avoir envie de lui. Il est parti en regardant Loue. Cet après-midi, elle a senti le vent sur ses joues, la pluie mouiller ses vêtements, les larmes couler de ses cheveux. Elle est restée coucher sur le banc tant qu’il a plu. Elle voulait mourir sur ce banc. S’infiltrer dans la terre avec les gouttes d’eau. Disparaître pour nourrir les plantes. 

  • Tu es encore là ? J’avais peur que tu sois partie.

Photographie Damien GUILLAUME, série Femmes et Ivresses

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