Rencontre – Concours de nouvelles

Même si Maurice s’était préparé des heures à l’avance le lendemain et qu’il avait suivi toutes les formations, sa première fut stressante et Maurice était soulagé que ce jeudi s’arrête et de ramener son train au site de garage. En plus de trente ans de carrière, c’est la première fois qu’il change de travail et Maurice a plein de petites habitudes. Il est toujours difficile de lâcher prise pour celui qui aime que tout se passe selon le programme établi. Et puis il faut faire attention à ce qu’on dit les premiers jours, histoire de bien s’intégrer à sa nouvelle équipe. Maurice n’aime absolument pas faire semblant d’être causant et sociable, mais il sait s’imposer certaines règles pour avoir la paix à l’avenir.

Vérification de l’alignement du RER, un dernier coup d’œil aux caméras, extinction des lumières et passage dans chaque wagon afin d’être sûr que rien ne pourra perturber la reprise du trafic le lendemain matin…

Tout semblait en ordre lorsque Maurice aperçut une silhouette se faufiler entre les sièges et disparaître dans un coin du wagon. Le quai était désert à cette heure et Maurice savait que s’il faisait appel à la sécurité, il risquerait d’y passer des heures.

— Je vous ai vu courir, je sais qu’il y a quelqu’un ! Sortez, nous sommes au garage, la circulation est terminée pour ce soir.

Pas un mot.

— Je suis le chauffeur de ce train. Descendez ou j’appelle la sécurité, vous ne pouvez pas rester ici.

L’ombre s’était recroquevillée en boule dans un coin. Elle ne bougeait plus et semblait bien plus petite que ce qu’il avait cru apercevoir. Sans réponse de l’ombre, Maurice décida de s’asseoir sur une des places. Le calme et la pénombre enveloppaient l’atmosphère. Quelle étrange sensation que de devenir passager après avoir été chauffeur toute la journée.

— Je m’appelle Maurice. C’était mon premier jour en tant que conducteur aujourd’hui. Et vous, vous faites quoi ?
— Je dessine.
— Oh, vous dessinez quoi ? Des gens, des paysages ?
— Je dessine la vie.
— C’est bien de dessiner la vie. Elle est tellement courte qu’on devrait pouvoir immortaliser tout ce qui compte pour nous. Quand j’étais enfant, je passais mon temps à regarder les rails sous le pont qui menait à mon école. Si je n’avais pas été conducteur, j’aurais aimé être artiste je crois, même si je ne sais rien faire à part contempler le plafond de mon appartement mes jours de repos.
— Vous devriez écrire.
— Oh je ne saurais pas par où commencer et j’aurais trop peur de ce que les gens pourraient penser. Ils auraient en quelque sorte accès à mon intimité.
— Lancez-vous.
— Et si vous, vous vous lanciez jusqu’au siège à côté du mien ?
— Vous allez m’attraper pour me faire sortir. Laissez-moi dormir ici cette nuit. Je partirai demain matin.
— Je ne peux pas vous laisser ici. C’est interdit et si quelqu’un l’apprenait…

L’ombre sortit un petit carnet et un crayon de son sac, comme si ces deux objets pouvaient convaincre Maurice de revenir sur sa décision.

— Quand je dessine c’est comme si je débarbouillais le gris de ma vie. Vous savez qu’un jour il n’y aura plus de bus ni de train. Tout le monde se déplacera dans des véhicules individuels et les chauffeurs seront remplacés par des robots.

A cet instant, Maurice sentit un poids sur son cœur. Sa vie aussi était grise. L’ombre avait une voix plus douce que ce qu’il pensait. Et malgré ses menaces, il était toujours là sans la sécurité.

— Vous avez faim ? Il y a un petit traiteur grec à côté qui fait de très bons sandwiches à emporter. Je peux aller nous en chercher.

Pas de réponse.
Maurice se leva et promit de revenir d’ici 15 minutes sans autre accompagnateur que les sandwiches.

A son retour, il découvrit une flèche par terre. Ainsi qu’un mot sur la porte du wagon : “Bienvenue à l’exposition de la vie !”

— J’ai nos sandwiches !
— D’abord profitez de l’exposition !

En entrant avec ses sandwiches à la main, Maurice découvrit sur chaque siège une feuille blanche qu’il fallait retourner pour découvrir le portrait d’une vieille femme, d’un adolescent qui fumait, d’un chien, d’une petite fille riche, de touristes étrangers, de mots, de cris, d’un homme qui effleurait du bout de ses doigts les lèvres d’une femme ou d’autres inconnus.
A la lumière de son téléphone, Maurice fit le tour de cette exposition éphémère et le temps de quelques minutes, il fut transporté de corps en corps, d’expressions en émotions, de tourbillons en questions.

Arrivé à la fin de l’exposition, Maurice avait mille questions en tête. Il aurait voulu savoir comment s’appelait l’ombre, d’où elle venait, qui étaient tous ces gens. Elle semblait bien plus jeune que ce qu’il avait imaginé.

— Tenez, votre sandwich va être froid. Il est déjà tard, je crois que plus personne ne va venir inspecter les trains ce soir. Je vous laisse ma veste. Restez ici cette nuit, je reviendrai demain matin avant mes collègues.

Maurice n’avait jamais enfreint la loi, mais qu’est-ce que ça pouvait bien faire que quelqu’un dorme au chaud ce soir. Ça mettait un peu de rose dans sa vie.

Le lendemain matin, Maurice sauta de son lit, enfila le même pull que la veille et courut ouvrir la porte du RER. Il fit le tour des wagons, rien. Il n’y avait plus personne. Envolée l’exposition de la vie, disparus l’ombre et le mot de bienvenue. Une dernière feuille déposée à l’entrée de la cabine était retournée face contre sa veste. Pas de portrait sur cette feuille, mais des rayons de soleil éclairant une voie ferrée. Sa voie ferrée.

Il avait été l’unique visiteur d’une exposition qu’il avait peut-être imaginée mais le dessin signé Lou, lui, est toujours exposé dans la cabine de Maurice.

Gagnants

Article du Parisien

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